Chapitre 1 · Droit S1 · Tronc commun

Charia, fiqh et droit musulman : notions fondamentales

Introduction à l'étude du droit musulman

Objectifs du chapitre — À la fin de ce chapitre, vous saurez :

  • distinguer charia, fiqh et droit musulman ;
  • opposer les fondements du droit (usûl al-fiqh) et ses solutions (furû') ;
  • distinguer actes de culte et rapports sociaux ;
  • présenter les cinq statuts des actes et les règles déclaratoires ;
  • situer le droit musulman parmi les grands systèmes juridiques.

1.1 Charia et fiqh

Deux mots arabes reviennent sans cesse, et l'examen commence souvent par les distinguer.

Définition — Charia (sharî'a, الشريعة) : étymologiquement, « la voie qui mène au point d'eau » ; dans le vocabulaire religieux, l'ensemble des normes que les musulmans rattachent à la volonté divine, telles qu'elles sont exprimées dans le Coran et la Sunna. Elle couvre à la fois la foi, le culte, la morale et les rapports sociaux.

Définition — Fiqh (الفقه) : étymologiquement, « la compréhension » ; la science par laquelle les juristes (fuqahâ') déduisent les règles pratiques à partir des sources, au moyen d'un raisonnement. C'est une œuvre humaine, donc diverse et évolutive.

La distinction est essentielle : la charia est présentée comme la norme révélée ; le fiqh est l'interprétation que les juristes en donnent. C'est pourquoi plusieurs solutions de fiqh peuvent coexister sur une même question (chapitre 6), alors que la charia est réputée unique.

L'expression droit musulman désigne, dans la doctrine juridique, la partie du fiqh qui porte sur les rapports entre les personnes (contrats, famille, successions, peines, preuve, organisation judiciaire), étudiée comme un système de règles comparable aux autres systèmes juridiques.

1.2 Usûl al-fiqh et furû' al-fiqh

Le fiqh se divise en deux branches :

Branche Objet Exemple de question
Usûl al-fiqh (أصول الفقه), « fondements du droit » La théorie des sources et des méthodes : quelles sont les sources, quelle est leur hiérarchie, comment interpréter un texte, à quelles conditions raisonner par analogie Une parole rapportée du Prophète par un seul transmetteur suffit-elle à fonder une règle ?
Furû' al-fiqh (فروع الفقه), « branches du droit » Les solutions concrètes, classées par matières Quelles sont les conditions de validité d'une vente ? Quelle est la part successorale de l'épouse ?

L'imam al-Shâfi'î (m. 820), dans sa Risâla, est considéré comme le fondateur de la science des usûl : il a, le premier, exposé de façon systématique les sources et leur ordre. Les usûl sont aux furû' ce que la théorie des sources du droit et les méthodes d'interprétation sont, dans le cours d'Introduction à l'étude du droit, au droit positif.

1.3 'Ibâdât et mu'âmalât

Les manuels de fiqh classent leurs matières en deux grands ensembles :

  • les 'ibâdât (العبادات), « actes de culte » : purification, prière, aumône légale (zakât), jeûne, pèlerinage ; ils règlent la relation entre le croyant et Dieu, et le juge n'y intervient en principe pas ;
  • les mu'âmalât (المعاملات), « relations » : contrats (vente, louage, société, prêt), mariage et divorce, successions, donations, waqf (habous), preuve, procédure, peines. Ce sont les matières qui intéressent directement le juriste.

Deux principes structurent cette division. En matière d'actes de culte, le principe est l'adhésion aux textes : on ne crée pas de rite nouveau. En matière de rapports sociaux, le principe généralement admis est la licéité (al-asl fî al-ashyâ' al-ibâha) : tout ce qui n'est pas interdit est permis. Cette règle laisse une large place à la volonté des parties, à la coutume et à l'intérêt général, ce qui explique la souplesse du droit des contrats.

1.4 Les cinq statuts des actes (al-ahkâm al-taklîfiyya)

Le fiqh qualifie chaque acte humain selon une échelle de cinq statuts :

Statut Terme arabe Définition Exemples
Obligatoire wâjib ou fard (واجب / فرض) Son accomplissement est récompensé, son omission sanctionnée Les cinq prières, respecter ses engagements contractuels
Recommandé mandûb ou mustahabb (مندوب) Son accomplissement est récompensé, son omission n'est pas sanctionnée L'aumône volontaire, la rédaction par écrit d'un prêt
Permis mubâh (مباح) Indifférent : ni récompense ni sanction La plupart des actes de la vie courante, le choix d'un commerce
Blâmable makrûh (مكروه) Son abstention est récompensée, son accomplissement n'est pas sanctionné Certaines formes de gaspillage
Interdit harâm (حرام) Son accomplissement est sanctionné, son abstention récompensée Le vol, le ribâ (intérêt usuraire)

On distingue aussi le fard 'ayn (obligation individuelle, comme la prière) et le fard kifâya (obligation collective : si une partie de la communauté l'accomplit, les autres en sont déchargés, comme l'exercice de la fonction de juge ou l'enseignement du droit).

Ces statuts ne correspondent qu'en partie aux qualifications du droit étatique : un acte « recommandé » ou « blâmable » n'a pas d'effet juridique devant un tribunal ; seuls l'obligatoire et l'interdit peuvent recevoir une sanction juridique, et encore faut-il qu'une règle positive la prévoie.

1.5 Les règles déclaratoires (al-ahkâm al-wad'iyya)

À côté des statuts qui prescrivent, le fiqh connaît des règles qui qualifient une situation pour en tirer les effets :

Notion Sens Exemple
Sabab (cause) Fait qui déclenche une règle Le décès ouvre la succession
Shart (condition) Élément sans lequel la règle ne produit pas d'effet La présence de témoins pour la conclusion du mariage
Mâni' (empêchement) Fait qui empêche l'effet normal L'homicide volontaire commis par l'héritier sur le défunt l'empêche d'hériter
Sahîh / fâsid / bâtil (valide / vicié / nul) Qualification d'un acte selon qu'il remplit ou non ses conditions Une vente portant sur une chose inexistante est nulle

Ces catégories rappellent celles du droit civil moderne : cause, condition, nullité absolue et relative. Le Code de la famille marocain distingue ainsi le mariage valide, le mariage nul et le mariage vicié.

1.6 Le droit musulman parmi les systèmes juridiques

Le comparatiste René David (Les Grands Systèmes de droit contemporains, 1964) range le droit musulman parmi les droits religieux et traditionnels, à côté des familles romano-germanique et de common law. Trois traits le caractérisent :

  1. une origine rattachée à la révélation, ce qui donne aux textes fondateurs une autorité particulière ;
  2. un rôle central des juristes : comme le droit romain classique ou la common law, il s'est construit surtout par la doctrine et la pratique des juges, plus que par des codes ;
  3. une pluralité d'écoles, qui offre plusieurs solutions possibles à un même problème.

Dans la plupart des États musulmans contemporains, le droit applicable est un droit étatique (Constitution, codes, lois) : le fiqh y intervient comme source d'inspiration, comme source formelle dans certaines matières (famille, successions, habous) ou comme source supplétive (chapitre 7).

1.7 Méthode : qualifier une règle

  1. Dire si la question relève des 'ibâdât ou des mu'âmalât.
  2. Identifier le statut de l'acte (obligatoire, recommandé, permis, blâmable, interdit).
  3. Repérer les éventuelles règles déclaratoires (cause, condition, empêchement, validité).
  4. Indiquer si la règle relève de la charia (texte) ou du fiqh (interprétation, divergences possibles).
  5. Vérifier si le droit marocain positif l'a reprise, et sous quelle forme.

Les pièges à éviter

  • Confondre charia (norme rattachée à la révélation) et fiqh (interprétation humaine des juristes).
  • Croire que le droit musulman ne porte que sur le culte : la plus grande partie des traités de fiqh concerne les mu'âmalât.
  • Assimiler les cinq statuts à des sanctions juridiques : le recommandé et le blâmable n'ont pas d'effet devant le juge.
  • Oublier le principe de licéité en matière de relations sociales : ce n'est pas l'interdiction qui est la règle.
  • Confondre usûl (théorie des sources) et furû' (solutions concrètes).

Exercice 1 — Qualifications

  1. Classez les matières suivantes en 'ibâdât ou mu'âmalât : la zakât, le contrat de louage, le jeûne du ramadan, la constitution d'un habous, le partage d'une succession, le pèlerinage.
  2. Donnez le statut (parmi les cinq) des actes suivants, selon la doctrine classique : a) honorer un contrat de vente valablement conclu ; b) faire une aumône volontaire ; c) prêter de l'argent avec un intérêt usuraire ; d) choisir d'ouvrir une boulangerie plutôt qu'une épicerie.
  3. Dans la phrase « Le meurtrier volontaire ne succède pas à sa victime », identifiez la cause, l'effet normal et l'empêchement.
Voir le corrigé

1. Classement.

Matière Catégorie
Zakât 'Ibâdât (aumône légale), bien qu'elle ait aussi une dimension financière
Contrat de louage Mu'âmalât
Jeûne du ramadan 'Ibâdât
Constitution d'un habous Mu'âmalât (acte juridique de disposition des biens)
Partage d'une succession Mu'âmalât
Pèlerinage 'Ibâdât

2. Statuts. a) Obligatoire : respecter ses engagements est une obligation, fondée notamment sur le verset « Ô vous qui croyez, remplissez vos engagements » (sourate 5, verset 1). b) Recommandé : récompensé, mais son omission n'est pas sanctionnée. c) Interdit : le ribâ est prohibé (sourate 2, verset 275). d) Permis : en vertu du principe de licéité, le choix d'une activité licite est indifférent.

3. Règles déclaratoires. La cause (sabab) est le décès de la victime, qui ouvre normalement la succession ; l'effet normal est la vocation successorale du parent ; l'empêchement (mâni') est l'homicide volontaire, qui prive le meurtrier de la succession. Le Code de la famille marocain reprend cet empêchement.

Exercice 2 — Charia ou fiqh ?

Pour chaque proposition, dites si elle relève plutôt de la charia (texte) ou du fiqh (interprétation) : 1) l'interdiction du ribâ affirmée par le Coran ; 2) la liste précise des marchandises auxquelles s'applique l'interdiction du ribâ dans les échanges, qui varie selon les écoles ; 3) l'obligation de respecter ses engagements ; 4) l'âge précis à partir duquel un enfant peut choisir le parent gardien, selon un auteur malékite.

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  1. Charia : la règle figure dans le Coran (sourate 2, verset 275). 2) Fiqh : les écoles ont raisonné différemment pour étendre la règle (par analogie), d'où des solutions divergentes. 3) Charia : verset 5, 1. 4) Fiqh : solution doctrinale, susceptible de varier et d'être modifiée par le législateur.

Exercice 3 — Question de cours

Expliquez en dix lignes pourquoi le principe de licéité en matière de mu'âmalât donne une grande souplesse au droit des contrats.

Voir le corrigé

En matière de rapports sociaux, la règle de base est que tout ce qui n'est pas interdit est permis. Les juristes n'ont donc pas à trouver un texte autorisant chaque nouveau contrat : il suffit qu'il ne contienne pas d'élément prohibé (ribâ, aléa excessif ou gharar, objet illicite). Les parties peuvent ainsi créer des contrats adaptés aux besoins économiques, et la coutume ('urf) et l'intérêt général (maslaha) peuvent compléter les règles. C'est ce raisonnement qui permet, aujourd'hui, de construire des produits de finance participative (mourabaha, ijara) à partir de contrats classiques. À l'inverse, en matière de culte, on ne crée pas de rite nouveau.

L'essentiel — Notions fondamentales

  • Charia : normes rattachées à la volonté divine (Coran et Sunna) ; fiqh : compréhension humaine de ces normes par les juristes, diverse et évolutive.
  • Usûl al-fiqh : théorie des sources et des méthodes (al-Shâfi'î, Risâla) ; furû' : solutions concrètes.
  • 'Ibâdât (culte) : adhésion aux textes ; mu'âmalât (rapports sociaux) : principe de licéité.
  • Cinq statuts : obligatoire (wâjib, fard), recommandé (mandûb), permis (mubâh), blâmable (makrûh), interdit (harâm).
  • Fard 'ayn (individuel) et fard kifâya (collectif).
  • Règles déclaratoires : cause (sabab), condition (shart), empêchement (mâni'), valide / vicié / nul.
  • René David (1964) : droit religieux et traditionnel ; rôle central des juristes ; pluralité d'écoles.
  • Aujourd'hui : droit étatique inspiré du fiqh, qui reste source formelle ou supplétive dans certaines matières.
1Le fiqh désigne :
2La science des fondements du droit s'appelle :
3La Risâla, premier exposé systématique des usûl, est due à :
4Le contrat de vente relève :
5En matière de mu'âmalât, le principe de base est :
6Un acte dont l'accomplissement est récompensé et l'omission non sanctionnée est :
7L'exercice de la fonction de juge est classiquement un :
8Dans la règle des successions, le décès est :
9René David range le droit musulman parmi :
10Le verset « Ô vous qui croyez, remplissez vos engagements » fonde :