Chapitre 5 · Droit S2 · Droit public

Le parlementarisme rationalisé : Allemagne et Espagne

Les grands systèmes constitutionnels

Objectifs du chapitre — À la fin de ce chapitre, vous saurez :

  • expliquer le contexte de la Loi fondamentale allemande de 1949 ;
  • présenter le chancelier, la motion de censure constructive et le fédéralisme allemand ;
  • décrire la Cour constitutionnelle fédérale et la « démocratie militante » ;
  • analyser la monarchie parlementaire espagnole et l'État des autonomies ;
  • comparer ces deux modèles avec la monarchie constitutionnelle marocaine.

5.1 L'Allemagne : une constitution contre l'instabilité et la dictature

La Loi fondamentale (Grundgesetz) du 23 mai 1949 a été rédigée pour la République fédérale d'Allemagne après la chute du nazisme. Elle tire les leçons de l'échec de la république de Weimar (1919-1933), marquée par l'instabilité gouvernementale, un président trop puissant (article 48 sur les pouvoirs d'exception) et la prise du pouvoir par Hitler en 1933. Conçue comme provisoire jusqu'à la réunification, elle est devenue la constitution de l'Allemagne unifiée en 1990.

Ses principes : la dignité humaine (article 1 : « La dignité de l'être humain est intangible »), les droits fondamentaux placés en tête du texte et directement applicables, l'État fédéral, démocratique et social, l'État de droit. Certains principes (dignité, fédéralisme, démocratie) ne peuvent pas être révisés : c'est la clause d'éternité (article 79, alinéa 3).

5.2 Les institutions fédérales allemandes

Le président fédéral est élu pour cinq ans par l'Assemblée fédérale (Bundesversammlung), composée des membres du Bundestag et d'un nombre égal de délégués des parlements des Länder. Il a un rôle essentiellement représentatif : il promulgue les lois, propose le chancelier au Bundestag, nomme les ministres sur proposition du chancelier. Ses pouvoirs propres sont limités, en réaction à l'expérience de Weimar.

Le chancelier fédéral est le véritable chef de l'exécutif. Il est élu par le Bundestag à la majorité absolue de ses membres, sur proposition du président (article 63). Il fixe les grandes orientations de la politique et en assume la responsabilité (article 65) ; on parle de démocratie de chancelier. Les ministres dirigent leur département de façon autonome dans ce cadre, et le gouvernement décide collégialement des questions sur lesquelles les ministres sont en désaccord.

La motion de censure constructive (article 67) est l'innovation majeure : le Bundestag ne peut renverser le chancelier qu'en élisant à la majorité absolue un successeur. Une majorité de rejet ne suffit pas : il faut une majorité de remplacement. Ce mécanisme assure une grande stabilité : il n'a réussi qu'une fois, en 1982, lorsque Helmut Kohl a remplacé Helmut Schmidt. Le chancelier peut aussi poser la question de confiance (article 68) ; s'il ne l'obtient pas, le président peut dissoudre le Bundestag, procédure utilisée à plusieurs reprises pour provoquer des élections anticipées.

Le Bundestag est élu pour quatre ans au scrutin mixte : chaque électeur dispose de deux voix, l'une pour un candidat de circonscription (scrutin majoritaire), l'autre pour une liste de parti (proportionnelle), qui détermine la répartition des sièges. Un seuil de 5 % des secondes voix est exigé pour accéder à la répartition proportionnelle. Ce système produit un multipartisme modéré et des gouvernements de coalition (chrétiens-démocrates, sociaux-démocrates, libéraux, écologistes), négociés par des contrats de coalition détaillés.

5.3 Le fédéralisme coopératif

L'Allemagne compte 16 Länder, dotés de constitutions, de parlements et de gouvernements. Le fédéralisme allemand est coopératif : la Fédération légifère dans la plupart des domaines, mais les Länder exécutent l'essentiel des lois fédérales et participent à la législation par le Bundesrat. Celui-ci est composé de membres des gouvernements des Länder (et non d'élus), disposant de trois à six voix selon la population du Land. Son accord est indispensable pour les lois qui touchent aux intérêts des Länder (lois « d'approbation »). La réforme du fédéralisme de 2006 a tenté de clarifier la répartition des compétences.

5.4 La Cour constitutionnelle fédérale et la démocratie militante

La Cour constitutionnelle fédérale de Karlsruhe (créée en 1951) compte seize juges élus pour douze ans, pour moitié par le Bundestag et pour moitié par le Bundesrat, à la majorité des deux tiers. Elle est l'une des cours constitutionnelles les plus puissantes du monde :

  • contrôle des lois a priori et a posteriori ;
  • recours constitutionnel individuel (Verfassungsbeschwerde) : toute personne qui estime qu'un acte de la puissance publique a violé ses droits fondamentaux peut la saisir, après épuisement des voies de recours ;
  • arbitrage des conflits entre Fédération et Länder ;
  • contrôle de la conformité de l'intégration européenne à la Loi fondamentale.

La Loi fondamentale organise une démocratie militante (streitbare Demokratie) : les partis qui cherchent à porter atteinte à l'ordre constitutionnel libéral et démocratique peuvent être déclarés inconstitutionnels par la Cour (article 21), ce qui a été le cas d'un parti néonazi en 1952 et du parti communiste en 1956.

5.5 L'Espagne : une monarchie parlementaire issue de la transition démocratique

Après la dictature du général Franco (1939-1975), l'Espagne a connu une transition démocratique pilotée notamment par le roi Juan Carlos Iᵉʳ. La Constitution du 27 décembre 1978, approuvée par référendum, définit l'Espagne comme un État social et démocratique de droit et fixe sa forme politique : la monarchie parlementaire (article 1, alinéa 3).

Le roi (Felipe VI depuis 2014) est le chef de l'État, symbole de son unité et de sa permanence ; il arbitre et modère le fonctionnement régulier des institutions (article 56). Mais ses actes doivent être contresignés par le président du gouvernement ou les ministres, qui en assument la responsabilité (article 64) : le roi n'a pas de pouvoirs politiques autonomes. Son rôle a été décisif lors de la tentative de coup d'État du 23 février 1981, lorsque Juan Carlos s'est prononcé publiquement pour la démocratie.

Le président du gouvernement est investi par le Congrès des députés : le roi propose un candidat après consultation des groupes politiques, qui doit obtenir la majorité absolue au premier vote ou la majorité simple au second (article 99). Si aucun candidat n'est investi dans les deux mois, les Cortes sont dissoutes et de nouvelles élections ont lieu (ce qui s'est produit en 2016 et en 2019).

La motion de censure constructive (article 113), empruntée à l'Allemagne, oblige les auteurs de la motion à proposer un candidat à la présidence. Elle a réussi en 2018 : Pedro Sánchez a remplacé Mariano Rajoy.

Les Cortes Generales comprennent le Congrès des députés (350 membres, élus à la proportionnelle dans les provinces) et le Sénat, chambre de représentation territoriale aux pouvoirs plus faibles.

L'État des autonomies. L'Espagne n'est pas un État fédéral, mais un État autonomique : la Constitution reconnaît le droit à l'autonomie des nationalités et régions (article 2) dans le cadre de l'unité de la nation. Il existe 17 communautés autonomes et deux villes autonomes (Ceuta et Melilla), dotées de parlements et de gouvernements, avec des degrés d'autonomie variables (Catalogne, Pays basque et Navarre disposent de prérogatives étendues, notamment fiscales pour les deux derniers). La crise catalane de 2017 (référendum déclaré illégal, déclaration d'indépendance, application de l'article 155 qui permet à l'État de prendre les mesures nécessaires à l'égard d'une communauté) a montré les tensions de ce modèle.

Le Tribunal constitutionnel contrôle la constitutionnalité des lois et connaît des recours d'amparo pour la protection des droits fondamentaux.

5.6 Regard comparé avec le Maroc

Allemagne Espagne Maroc (Constitution de 2011)
Chef de l'État Président élu indirectement, rôle représentatif Roi, rôle symbolique et d'arbitrage, actes contresignés Roi, Commandeur des croyants et chef de l'État, avec des pouvoirs propres (articles 41, 42, 48, 51, 53)
Chef du gouvernement Chancelier élu par le Bundestag Président investi par le Congrès Chef du gouvernement nommé au sein du parti arrivé en tête (article 47), investi par la Chambre des représentants (article 88)
Mise en cause de la responsabilité Motion de censure constructive Motion de censure constructive Motion de censure à la majorité absolue (article 105), sans désignation d'un successeur
Territoire Fédéral (16 Länder) Autonomique (17 communautés) Unitaire, régionalisation avancée (12 régions) ; plan d'autonomie proposé pour les provinces du Sud
Justice constitutionnelle Cour de Karlsruhe, recours individuel Tribunal constitutionnel, recours d'amparo Cour constitutionnelle, exception d'inconstitutionnalité (article 133)

5.7 Méthode : analyser un régime parlementaire rationalisé

  1. Identifier le contexte historique qui explique la rationalisation (Weimar, franquisme).
  2. Décrire la désignation du chef du gouvernement (élection, investiture).
  3. Analyser les mécanismes de stabilité : motion de censure constructive, question de confiance, seuils électoraux.
  4. Présenter l'organisation territoriale et la justice constitutionnelle.
  5. Comparer avec le Maroc ou la France en citant les articles.

Les pièges à éviter

  • Confondre la motion de censure constructive (élire un successeur) et la motion de censure classique.
  • Présenter le président fédéral allemand comme le chef de l'exécutif : c'est le chancelier.
  • Dire que l'Espagne est un État fédéral : c'est un État autonomique.
  • Assimiler la monarchie espagnole (actes contresignés) à la monarchie marocaine (pouvoirs propres).
  • Oublier que le Bundesrat est composé de membres des gouvernements des Länder, et non d'élus.

Exercice 1 — Renverser un gouvernement

  1. Au Bundestag (630 membres), l'opposition réunit 340 voix contre le chancelier mais ne parvient pas à s'entendre sur un successeur. Peut-elle le renverser ?
  2. En 2018 en Espagne, comment Pedro Sánchez est-il devenu président du gouvernement ?
  3. Une motion de censure de ce type existe-t-elle au Maroc ? Quelles sont les conditions de la motion de censure marocaine ?
Voir le corrigé

1. Le Bundestag. Non. L'article 67 de la Loi fondamentale n'admet que la motion de censure constructive : le Bundestag ne peut exprimer sa défiance qu'en élisant un successeur à la majorité absolue (316 voix sur 630). Une majorité de 340 voix contre le chancelier, mais divisée sur le nom du remplaçant, ne suffit pas : le chancelier reste en fonction. Le mécanisme empêche les majorités purement négatives, cause de l'instabilité de Weimar.

2. Pedro Sánchez. Le Parti socialiste a déposé une motion de censure constructive (article 113 de la Constitution espagnole) contre le gouvernement de Mariano Rajoy, en proposant Pedro Sánchez comme candidat. La motion a été adoptée à la majorité absolue du Congrès des députés : Rajoy a été renversé et Sánchez a été automatiquement investi président du gouvernement.

3. Le Maroc. Non : la motion de censure marocaine n'est pas constructive. Selon l'article 105 de la Constitution, la Chambre des représentants peut mettre en cause la responsabilité du gouvernement par une motion signée par au moins un cinquième de ses membres ; elle n'est adoptée qu'à la majorité absolue des membres de la Chambre, et le vote ne peut intervenir que trois jours francs après son dépôt. Son adoption entraîne la démission collective du gouvernement, sans désignation d'un successeur ; le Roi nomme ensuite un nouveau chef du gouvernement dans les conditions de l'article 47.

Exercice 2 — Vrai ou faux ?

  1. Le président fédéral allemand est élu au suffrage universel direct. 2) Le Bundesrat est composé de sénateurs élus. 3) Le roi d'Espagne peut refuser de nommer un président du gouvernement investi par le Congrès. 4) L'Espagne est un État fédéral. 5) La clause d'éternité interdit de réviser le principe de dignité humaine.
Voir le corrigé
  1. Faux : il est élu par l'Assemblée fédérale. 2) Faux : il est composé de membres des gouvernements des Länder. 3) Faux : ses actes sont contresignés et il nomme le candidat investi. 4) Faux : c'est un État autonomique (régional). 5) Vrai (article 79, alinéa 3).

Exercice 3 — Dissertation : plan détaillé

Proposez un plan pour le sujet : « La motion de censure constructive, remède à l'instabilité gouvernementale ? »

Voir le corrigé

Introduction : définition ; origine allemande (article 67, leçon de Weimar) ; reprise par l'Espagne (article 113) et d'autres pays ; problématique : ce mécanisme assure-t-il à lui seul la stabilité ? I. Un mécanisme efficace de stabilisation — A. Il interdit les majorités négatives et impose une alternative : une seule réussite en Allemagne (1982), une en Espagne (2018). B. Il renforce le chef du gouvernement, qui ne peut être renversé que par une coalition prête à gouverner. II. Un remède insuffisant à lui seul — A. La stabilité dépend aussi du système de partis et du mode de scrutin (seuil de 5 %, coalitions négociées). B. Il n'empêche pas les blocages : gouvernements minoritaires, investitures impossibles et élections répétées en Espagne (2016, 2019). Conclusion : un instrument utile du parlementarisme rationalisé, mais qui ne remplace pas une majorité ; comparaison avec la motion de censure marocaine (article 105), non constructive mais exigeante.

L'essentiel — Allemagne et Espagne

  • Loi fondamentale du 23 mai 1949 : leçons de Weimar ; dignité humaine (article 1), droits fondamentaux, État fédéral et social, clause d'éternité (article 79-3) ; constitution de l'Allemagne unifiée en 1990.
  • Président fédéral : élu par l'Assemblée fédérale, rôle représentatif.
  • Chancelier : élu par le Bundestag (article 63), fixe les orientations (article 65) ; motion de censure constructive (article 67), réussie une fois (1982) ; question de confiance (article 68).
  • Bundestag : scrutin mixte, seuil de 5 %, coalitions ; Bundesrat : membres des gouvernements des 16 Länder ; fédéralisme coopératif.
  • Cour de Karlsruhe (1951) : recours constitutionnel individuel ; démocratie militante (article 21).
  • Constitution espagnole du 27 décembre 1978 : monarchie parlementaire (article 1-3) ; roi arbitre et modérateur (article 56), actes contresignés (article 64) ; 23 février 1981.
  • Président du gouvernement investi par le Congrès (article 99) ; motion de censure constructive (article 113), réussie en 2018.
  • Cortes : Congrès (350) et Sénat ; État des autonomies (17 communautés, Ceuta et Melilla), crise catalane de 2017 (article 155) ; Tribunal constitutionnel, recours d'amparo.
  • Maroc : motion de censure non constructive (article 105 : un cinquième pour déposer, majorité absolue pour adopter).
1La Loi fondamentale allemande date de :
2En Allemagne, le chef de l'exécutif est :
3La motion de censure constructive figure à l'article :
4Le seuil électoral pour la répartition proportionnelle au Bundestag est de :
5Le Bundesrat est composé :
6La Constitution espagnole actuelle date de :
7La forme politique de l'État espagnol est :
8En 2018, Pedro Sánchez est devenu président du gouvernement grâce à :
9L'Espagne compte :
10Au Maroc, la motion de censure est adoptée à :