Le droit constitutionnel comparé : objet et grilles d'analyse
Objectifs du chapitre — À la fin de ce chapitre, vous saurez :
- définir le droit constitutionnel comparé et son utilité ;
- mobiliser les critères de classification des systèmes constitutionnels ;
- appliquer une grille d'analyse commune à tous les pays étudiés ;
- éviter les erreurs classiques de la comparaison ;
- situer la Constitution marocaine de 2011 dans ce panorama.
1.1 Pourquoi comparer les systèmes constitutionnels ?
Définition — Droit constitutionnel comparé : étude des constitutions et des pratiques politiques de plusieurs États, afin d'en dégager les ressemblances, les différences et les modèles.
La comparaison poursuit plusieurs buts :
- connaître les grands modèles qui ont inspiré les constitutions du monde (Westminster, modèle présidentiel américain, Ve République française) ;
- comprendre son propre système en le mettant en perspective : on mesure mieux l'originalité de la monarchie constitutionnelle marocaine en la comparant aux monarchies parlementaires européennes ;
- éclairer les réformes : les constituants s'inspirent des expériences étrangères. La Constitution marocaine de 2011 a emprunté, par exemple, le contrôle de constitutionnalité par voie d'exception (article 133), connu en France sous le nom de question prioritaire de constitutionnalité depuis 2008, ou la désignation du chef du gouvernement au sein du parti arrivé en tête des élections ;
- former l'esprit critique : une institution qui fonctionne bien dans un pays peut échouer dans un autre, car elle dépend du système de partis, de l'histoire et de la culture politique.
1.2 Rappel : la classification des régimes politiques
Le cours de Théorie générale du droit constitutionnel (S1, chapitre « La séparation des pouvoirs et les régimes politiques ») a présenté la classification classique fondée sur les rapports entre l'exécutif et le législatif. On se contente ici d'en rappeler l'essentiel, qui sert de point de départ à l'étude des pays :
| Régime | Critère | Modèle étudié |
|---|---|---|
| Parlementaire | Collaboration des pouvoirs : gouvernement responsable devant le Parlement ; droit de dissolution | Royaume-Uni (chapitre 2), Allemagne et Espagne (chapitre 5) |
| Présidentiel | Séparation stricte : président élu, non responsable ; pas de dissolution | États-Unis (chapitre 3) |
| Semi-présidentiel | Président élu au suffrage universel avec des pouvoirs propres, et gouvernement responsable devant le Parlement | France (chapitre 4) |
| Directorial (ou d'assemblée) | Exécutif collégial élu par le Parlement, non révocable | Suisse (chapitre 6) |
| Régimes non démocratiques | Confusion des pouvoirs au profit d'un parti, d'un chef ou d'une institution | Chine (chapitre 7) |
1.3 Les autres critères de comparaison
Le critère de la séparation des pouvoirs ne suffit pas. Il faut aussi considérer :
- la forme de l'État : unitaire (France, Royaume-Uni malgré la dévolution, Maroc), fédéral (États-Unis, Allemagne, Suisse), régional ou autonomique (Espagne, Italie) ;
- la forme du chef de l'État : monarchie (Royaume-Uni, Espagne, Maroc) ou république (États-Unis, France, Allemagne) ; on distingue la monarchie parlementaire, où le roi « règne mais ne gouverne pas », et la monarchie dans laquelle le roi conserve des pouvoirs effectifs ;
- le système de partis, souvent décisif : bipartisme (États-Unis), multipartisme à coalitions (Allemagne), parti dominant ou parti unique (Chine) ; Maurice Duverger a montré l'influence du mode de scrutin sur le système de partis (scrutin majoritaire à un tour et bipartisme) ;
- la place du juge constitutionnel : contrôle diffus par tous les juges (modèle américain), contrôle concentré par une cour spéciale (modèle européen, inspiré de Hans Kelsen : Autriche 1920, Allemagne, Espagne, Cour constitutionnelle marocaine) ou absence de contrôle des lois (Royaume-Uni, Suisse au niveau fédéral) ;
- la place du peuple : démocratie représentative, ou semi-directe avec référendum et initiative populaire (Suisse) ;
- la constitution écrite ou coutumière, rigide ou souple.
1.4 Une grille d'analyse commune
Pour chaque pays, le cours suit la même grille, que vous pouvez réutiliser à l'examen :
- Les fondements historiques et les textes constitutionnels.
- Le chef de l'État : désignation, pouvoirs, responsabilité.
- Le gouvernement : formation, rôle du chef du gouvernement, responsabilité.
- Le Parlement : structure (monocaméral ou bicaméral), élection, fonctions législative et de contrôle.
- Les rapports entre les pouvoirs : moyens d'action réciproques (responsabilité, dissolution, veto).
- La justice constitutionnelle et la protection des droits.
- L'organisation territoriale.
- Le fonctionnement réel : système de partis, pratique, crises récentes.
1.5 Les pièges de la comparaison
- Le juridisme : s'en tenir au texte sans regarder la pratique. La Constitution britannique n'est pas écrite ; celle des États-Unis ne dit presque rien des partis, qui structurent pourtant la vie politique.
- L'ethnocentrisme : juger les autres systèmes à l'aune du sien, ou à l'aune d'un modèle occidental unique.
- La transposition mécanique : croire qu'une institution produira les mêmes effets partout. Le régime présidentiel américain, imité en Amérique latine au XIXᵉ et au XXᵉ siècle, y a souvent dégénéré en « présidentialisme » autoritaire, faute de contre-pouvoirs comparables.
- L'anachronisme : comparer des époques sans tenir compte des évolutions.
1.6 La Constitution marocaine de 2011 en perspective comparée
La Constitution du 29 juillet 2011 (adoptée par référendum le 1er juillet 2011) définit le régime marocain dans son article 1 : le Maroc est une monarchie constitutionnelle, démocratique, parlementaire et sociale. Le régime constitutionnel est fondé sur la séparation, l'équilibre et la collaboration des pouvoirs, la démocratie citoyenne et participative, et les principes de bonne gouvernance et de corrélation entre la responsabilité et la reddition des comptes.
Sur le plan comparatif, on peut relever :
- des traits parlementaires : gouvernement responsable devant la Chambre des représentants (motion de censure, article 105 ; question de confiance, article 103), chef du gouvernement issu du parti arrivé en tête des élections (article 47), droit de dissolution (articles 51 et 96 à 98) ;
- une monarchie dotée de pouvoirs constitutionnels propres et importants : Commandeur des croyants (article 41), chef de l'État et arbitre suprême (article 42), présidence du Conseil des ministres (article 48), chef suprême des Forces armées royales (article 53), présidence du Conseil supérieur du pouvoir judiciaire (article 115) et du Conseil supérieur de sécurité (article 54) ;
- un contrôle de constitutionnalité concentré par la Cour constitutionnelle (articles 129 à 134), proche du modèle européen ;
- un État unitaire décentralisé fondé sur la régionalisation avancée (article 1).
La doctrine discute de la qualification exacte : monarchie constitutionnelle à forte dimension exécutive pour les uns, régime original combinant légitimités historique, religieuse et démocratique pour les autres. L'essentiel, à l'examen, est de décrire précisément les mécanismes en citant les articles et de comparer avec rigueur plutôt que d'appliquer une étiquette.
1.7 Méthode : réussir une question de droit comparé
- Définir les notions (régime parlementaire, fédéralisme, monarchie parlementaire).
- Présenter chaque système selon la grille commune.
- Comparer point par point (tableau utile en brouillon), en distinguant texte et pratique.
- Expliquer les différences par l'histoire, le système de partis, la culture politique.
- Conclure sur les modèles et les enseignements, notamment pour le Maroc.
Les pièges à éviter
- Recopier la typologie des régimes du S1 sans l'appliquer à un pays précis.
- Confondre forme de l'État (unitaire, fédéral) et forme du régime (parlementaire, présidentiel).
- Ne regarder que le texte constitutionnel et ignorer la pratique et les partis.
- Assimiler toute monarchie à une monarchie parlementaire.
- Qualifier le régime marocain sans citer les articles qui fondent votre analyse.
Exercice 1 — Classer et comparer
- Classez les pays suivants selon la forme de l'État et la forme du régime : Royaume-Uni, États-Unis, France, Allemagne, Espagne, Suisse, Maroc.
- Expliquez pourquoi le système de partis est un critère indispensable à la comparaison, avec l'exemple du Royaume-Uni et de l'Allemagne.
- Citez deux mécanismes de la Constitution marocaine de 2011 qui relèvent du parlementarisme, et deux qui traduisent les pouvoirs propres du Roi.
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1. Classement.
| Pays | Forme de l'État | Forme du régime |
|---|---|---|
| Royaume-Uni | Unitaire (avec dévolution) | Monarchie parlementaire |
| États-Unis | Fédéral | République présidentielle |
| France | Unitaire décentralisé | République semi-présidentielle |
| Allemagne | Fédéral | République parlementaire |
| Espagne | Unitaire autonomique (régional) | Monarchie parlementaire |
| Suisse | Fédéral | République directoriale, démocratie semi-directe |
| Maroc | Unitaire décentralisé (régionalisation avancée) | Monarchie constitutionnelle, démocratique, parlementaire et sociale (article 1) |
2. Le système de partis. Le Royaume-Uni et l'Allemagne sont tous deux des régimes parlementaires. Mais au Royaume-Uni, le scrutin majoritaire à un tour favorise le bipartisme : le parti vainqueur obtient en général seul la majorité, et le Premier ministre, chef de ce parti, domine le Parlement. En Allemagne, le scrutin mixte à dominante proportionnelle produit un multipartisme : les gouvernements sont des coalitions négociées entre plusieurs partis. Le même type de régime fonctionne donc très différemment selon le système de partis.
3. La Constitution marocaine. Mécanismes parlementaires : la responsabilité du gouvernement devant la Chambre des représentants (motion de censure, article 105 ; question de confiance, article 103) ; la nomination du chef du gouvernement au sein du parti arrivé en tête des élections (article 47) ; l'investiture du gouvernement après présentation de son programme (article 88). Pouvoirs propres du Roi : la présidence du Conseil des ministres (article 48), qui délibère des orientations stratégiques ; le droit de dissolution des Chambres (article 51) ; le statut de Commandeur des croyants (article 41) ; le commandement suprême des Forces armées royales (article 53).
Exercice 2 — Diffus ou concentré ?
Indiquez le type de contrôle de constitutionnalité : 1) États-Unis ; 2) Allemagne ; 3) Maroc ; 4) Royaume-Uni ; 5) Espagne.
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- Contrôle diffus : tout juge peut écarter une loi inconstitutionnelle, sous l'autorité de la Cour suprême (Marbury v. Madison, 1803). 2) Contrôle concentré : Cour constitutionnelle fédérale de Karlsruhe. 3) Contrôle concentré : Cour constitutionnelle (articles 129 à 134), y compris par voie d'exception (article 133). 4) Pas de contrôle de constitutionnalité des lois du Parlement, en raison de la souveraineté parlementaire ; les juges peuvent seulement déclarer une loi incompatible avec la Convention européenne des droits de l'homme (Human Rights Act 1998). 5) Contrôle concentré : Tribunal constitutionnel.
Exercice 3 — Dissertation : plan détaillé
Proposez un plan pour le sujet : « Peut-on exporter un régime politique ? »
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Introduction : diffusion des modèles (Westminster dans le Commonwealth, modèle présidentiel en Amérique latine, Ve République en Afrique francophone) ; problématique : une institution conserve-t-elle ses effets hors de son pays d'origine ? I. Une circulation réelle des modèles — A. Les emprunts sont fréquents et souvent réussis (cours constitutionnelles sur le modèle européen, motion de censure constructive reprise de l'Allemagne par l'Espagne). B. Ils répondent à des besoins communs : stabilité gouvernementale, protection des droits. II. Une transposition toujours adaptée — A. Les échecs des transpositions mécaniques : présidentialisme latino-américain, régimes de parti unique sous des constitutions démocratiques. B. Le poids du contexte : système de partis, histoire, culture politique, légitimités propres (exemple de la monarchie marocaine, qui combine emprunts et spécificités). Conclusion : on n'exporte pas un régime, on adapte des institutions.
L'essentiel — Méthode comparative
- Droit constitutionnel comparé : connaître les modèles, comprendre son propre système, éclairer les réformes, former l'esprit critique.
- Rappel de la typologie (S1) : parlementaire, présidentiel, semi-présidentiel, directorial, non démocratique.
- Autres critères : forme de l'État (unitaire, fédéral, régional), monarchie ou république, système de partis (Duverger : scrutin majoritaire et bipartisme), justice constitutionnelle (diffuse ou concentrée, modèle de Kelsen), place du peuple, constitution écrite ou coutumière.
- Grille : histoire, chef de l'État, gouvernement, Parlement, rapports entre pouvoirs, justice constitutionnelle, territoire, pratique.
- Pièges : juridisme, ethnocentrisme, transposition mécanique, anachronisme.
- Maroc : Constitution du 29 juillet 2011 ; article 1 : monarchie constitutionnelle, démocratique, parlementaire et sociale.
- Traits parlementaires : articles 47, 88, 103, 105 ; dissolution (article 51).
- Pouvoirs propres du Roi : articles 41, 42, 48, 53, 54, 115.
- Contrôle concentré (Cour constitutionnelle, articles 129 à 134 ; exception d'inconstitutionnalité, article 133).