Chapitre 1 · Droit S1 · Droit privé

La sociologie du droit : objet, naissance et méthodes

Sociologie du droit

Objectifs du chapitre — À la fin de ce chapitre, vous saurez :

  • distinguer la sociologie du droit de la science juridique (dogmatique) ;
  • délimiter l'objet de la discipline : phénomènes juridiques primaires et secondaires ;
  • expliquer pourquoi et quand la discipline est née ;
  • présenter ses méthodes et les sources disponibles au Maroc ;
  • construire une petite enquête de sociologie juridique.

1.1 Deux regards sur le droit

Le juriste et le sociologue regardent le même objet, la règle de droit, mais avec deux questions différentes.

Définition — Dogmatique juridique : étude du droit « de l'intérieur » : quel est le sens de la règle, comment s'articule-t-elle avec les autres, quelle solution donne-t-elle à un cas ? C'est le travail du juriste qui commente un article, un arrêt ou rédige une consultation.

Définition — Sociologie du droit : étude du droit « de l'extérieur », comme un fait social : comment les règles naissent, sont connues, appliquées, contournées ou ignorées, et quels effets elles produisent dans la société.

Le juriste demande : que prévoit l'article 19 du Code de la famille sur l'âge du mariage ? Le sociologue demande : combien de mariages sont conclus avant 18 ans, dans quels milieux, pourquoi les familles demandent-elles des dérogations, et pourquoi les juges les accordent-ils ? Les deux démarches sont complémentaires : le sociologue doit connaître la règle pour l'observer, et le juriste a besoin de savoir comment la règle fonctionne pour la réformer.

On emploie indifféremment « sociologie du droit » et « sociologie juridique ». Le doyen Jean Carbonnier (Sociologie juridique, 1972) préférait la seconde expression, pour souligner que la discipline est pratiquée aussi par des juristes.

1.2 L'objet : les phénomènes juridiques

Carbonnier distingue deux cercles de phénomènes :

  • les phénomènes juridiques primaires : ceux qui produisent le droit ou en sont l'expression directe et officielle : la loi, le jugement, la décision administrative, le contrat ;
  • les phénomènes juridiques secondaires (ou dérivés) : ceux qui se forment autour des premiers : la connaissance que les citoyens ont des lois, l'opinion qu'ils en ont, les pratiques de contournement, les usages des professionnels, les représentations de la justice.

Il ajoute une distinction utile entre les phénomènes de pouvoir (ce qui émane d'une autorité : loi, jugement) et les phénomènes qui se produisent sous le pouvoir (la façon dont les individus vivent le droit au quotidien : un mariage, un héritage, un achat).

Exemples d'objets de recherche : la connaissance du Code de la route par les conducteurs ; l'usage du certificat de mariage dans les zones rurales ; le temps moyen de traitement d'une affaire devant les tribunaux ; la représentation de la justice chez les jeunes ; le recours des commerçants au chèque plutôt qu'à l'espèce.

1.3 La naissance de la discipline

La réflexion sur les liens entre droit et société est ancienne. Montesquieu (De l'esprit des lois, 1748) explique que les lois doivent être adaptées « au physique du pays », aux mœurs, à la religion et au commerce de chaque peuple : il est souvent présenté comme un précurseur. Ibn Khaldoun (Muqaddima, 1377) relie lui aussi les institutions à l'organisation sociale.

La sociologie du droit naît comme discipline à la fin du XIXᵉ et au début du XXᵉ siècle, avec la sociologie elle-même :

  • Émile Durkheim (De la division du travail social, 1893) fait du droit un indicateur des formes de solidarité ;
  • Max Weber (Économie et société, publication posthume, 1922) étudie la rationalisation du droit ;
  • Eugen Ehrlich (Fondements de la sociologie du droit, 1913) découvre le « droit vivant » ;
  • aux États-Unis, le courant du réalisme juridique (Oliver Wendell Holmes, Roscoe Pound, Karl Llewellyn) insiste sur ce que font réellement les juges, plutôt que sur les textes. Pound oppose le law in books (droit des livres) au law in action (droit en action).

Après 1945, la discipline se développe avec des enquêtes empiriques. Le chapitre 2 présente les fondateurs.

Au Maroc, les travaux de sociologie juridique ont d'abord porté sur les coutumes rurales et les terres collectives (Jacques Berque, Structures sociales du Haut-Atlas, 1955 ; Paul Pascon sur le Haouz de Marrakech), puis sur la famille, la justice et l'application des réformes. Les rapports d'institutions publiques (Haut-Commissariat au Plan, Présidence du ministère public, Conseil supérieur du pouvoir judiciaire, Conseil national des droits de l'homme) fournissent aujourd'hui des données précieuses.

1.4 Les méthodes

Méthode Principe Exemple d'usage
Analyse documentaire Étude des textes, débats parlementaires, jugements, actes notariés ou adoulaires Analyser un échantillon de jugements de divorce pour discorde
Statistiques judiciaires Exploitation des chiffres de l'activité des tribunaux Nombre de demandes d'autorisation de mariage avant 18 ans et taux d'acceptation
Enquête par questionnaire Interroger un échantillon de personnes sur leur connaissance et leur opinion du droit Connaissance des droits du consommateur (loi 31-08) chez les étudiants
Entretiens Recueillir le point de vue approfondi des acteurs Entretiens avec des juges de la famille ou des adouls
Observation Assister aux audiences, suivre des acteurs Observation d'audiences de flagrants délits
Méthode historique et comparative Comparer les époques ou les pays Comparer les réformes du droit de la famille au Maroc, en Tunisie et en Algérie

Carbonnier évoque aussi la législation expérimentale : appliquer une loi à titre provisoire ou sur une partie du territoire avant de la généraliser, pour en mesurer les effets.

Le sociologue du droit doit respecter les mêmes règles que tout chercheur en sciences sociales : la neutralité axiologique (distinguer l'analyse de l'opinion), la représentativité des échantillons et la protection des données personnelles des personnes interrogées (loi 09-08).

1.5 À quoi sert la sociologie du droit ?

  • Connaître : savoir comment le droit fonctionne réellement.
  • Évaluer : mesurer les effets d'une loi et ses écarts avec les objectifs du législateur (chapitre 4).
  • Préparer les réformes : les études d'impact qui accompagnent les projets de loi utilisent ses méthodes.
  • Éclairer les professionnels : un avocat ou un juge qui connaît les pratiques sociales comprend mieux les litiges.

1.6 Méthode : construire une enquête de sociologie juridique

  1. Partir d'une règle précise et formuler une question : la règle est-elle connue, appliquée, contournée ?
  2. Formuler des hypothèses : par exemple, la règle est moins appliquée en milieu rural.
  3. Choisir la méthode adaptée : statistiques, questionnaire, entretiens, observation.
  4. Définir la population étudiée et l'échantillon.
  5. Recueillir et analyser les données, puis conclure sans jugement de valeur, en confrontant les résultats aux hypothèses.

Les pièges à éviter

  • Confondre sociologie du droit et commentaire juridique : le sociologue n'interprète pas la règle, il observe son fonctionnement.
  • Opposer les deux démarches : elles sont complémentaires.
  • Réduire l'objet aux lois : les jugements, les contrats, les pratiques et les représentations en font partie.
  • Tirer une conclusion générale d'un seul cas ou d'un échantillon non représentatif.
  • Oublier la protection des données personnelles lors d'une enquête.

Exercice 1 — Concevoir une enquête

La loi 77-15, entrée en vigueur en 2016, interdit la fabrication, l'importation, la commercialisation et la distribution des sacs en matières plastiques. Plusieurs années plus tard, on en voit encore sur certains marchés.

  1. Formulez la question de recherche d'un sociologue du droit sur ce sujet, puis celle d'un juriste.
  2. Proposez deux hypothèses.
  3. Proposez deux méthodes d'enquête complémentaires et précisez la population interrogée.
  4. Classez les phénomènes étudiés (primaires ou secondaires).
Voir le corrigé

1. Questions. Sociologue : la loi 77-15 est-elle appliquée ? Par qui est-elle respectée ou contournée, dans quels lieux et pour quelles raisons ? Juriste : quels actes la loi interdit-elle exactement, quelles sanctions prévoit-elle, quelles autorités sont chargées de la contrôler ?

2. Hypothèses. H1 : la loi est mieux appliquée dans les grandes surfaces, faciles à contrôler, que sur les marchés informels. H2 : le contournement s'explique par l'absence d'alternative bon marché pour les petits commerçants et par des contrôles rares.

3. Méthodes. Observation dans un échantillon de lieux de vente (grandes surfaces, épiceries, marchés hebdomadaires) de plusieurs villes, en relevant la présence de sacs interdits. Entretiens avec des commerçants, des consommateurs et des agents de contrôle, pour comprendre les raisons du respect ou du contournement. On peut ajouter l'analyse documentaire des chiffres officiels de saisies.

4. Phénomènes. La loi elle-même et les procès-verbaux de saisie sont des phénomènes primaires. L'usage persistant des sacs, les justifications des commerçants et l'opinion des consommateurs sont des phénomènes secondaires. L'enquête porte surtout sur ces derniers, qui permettent de mesurer l'effectivité de la loi (chapitre 4).

Exercice 2 — Juriste ou sociologue ?

Indiquez si chaque question relève de la dogmatique juridique ou de la sociologie du droit : 1) quelles sont les conditions de validité d'un testament ? 2) pourquoi les Marocains rédigent-ils peu de testaments ? 3) le délai de recours contre un jugement de divorce est-il expiré ? 4) les femmes divorcées perçoivent-elles effectivement la pension fixée par le juge ? 5) combien de temps dure en moyenne une procédure de divorce pour discorde ?

Voir le corrigé
  1. Dogmatique. 2) Sociologie (pratiques et représentations). 3) Dogmatique. 4) Sociologie (effectivité d'une décision). 5) Sociologie (statistiques judiciaires), même si la réponse intéresse aussi le juriste.

Exercice 3 — Primaires ou secondaires ?

Classez : 1) un arrêt de la Cour de cassation ; 2) la croyance répandue qu'un contrat n'est valable que s'il est légalisé ; 3) le Code du travail ; 4) l'habitude de payer en espèces pour éviter les traces ; 5) un acte de vente dressé par un notaire.

Voir le corrigé
  1. Primaire. 2) Secondaire (représentation du droit, d'ailleurs inexacte : la légalisation de signature n'est pas une condition générale de validité des contrats). 3) Primaire. 4) Secondaire (pratique de contournement). 5) Primaire (acte juridique officiel).

L'essentiel — Objet et méthodes

  • Dogmatique juridique : le droit vu de l'intérieur (sens de la règle) ; sociologie du droit : le droit comme fait social (naissance, application, effets).
  • Démarches complémentaires ; « sociologie juridique » chez Carbonnier (1972).
  • Phénomènes primaires (loi, jugement, contrat) et secondaires (connaissance, opinion, contournement) ; phénomènes de pouvoir et sous le pouvoir.
  • Précurseurs : Montesquieu (1748), Ibn Khaldoun (1377).
  • Fondateurs : Durkheim (1893), Weber (1922), Ehrlich (1913) ; réalisme américain, Pound : law in books / law in action.
  • Maroc : Berque (1955), Pascon ; données du HCP, de la Présidence du ministère public, du CSPJ, du CNDH.
  • Méthodes : analyse documentaire, statistiques judiciaires, questionnaire, entretiens, observation, histoire et comparaison, législation expérimentale.
  • Règles : neutralité axiologique, représentativité, protection des données (loi 09-08).
  • Utilité : connaître, évaluer, préparer les réformes, éclairer les professionnels.
1La dogmatique juridique étudie :
2L'expression « sociologie juridique » est associée à :
3La connaissance qu'ont les citoyens d'une loi est un phénomène juridique :
4L'opposition entre law in books et law in action est due à :
5De la division du travail social (1893) est l'œuvre de :
6Structures sociales du Haut-Atlas (1955) est l'œuvre de :
7Assister aux audiences d'un tribunal relève de la méthode :
8La législation expérimentale consiste à :
9Une enquête sur des personnes doit respecter la loi marocaine relative à la protection des données personnelles :
10Montesquieu est présenté comme un précurseur parce qu'il :