Chapitre 4 · Droit S1 · Droit privé

L'effectivité et l'ineffectivité du droit

Sociologie du droit

Objectifs du chapitre — À la fin de ce chapitre, vous saurez :

  • distinguer effectivité, efficacité et efficience d'une règle ;
  • mesurer l'effectivité et connaître la notion de « chiffre noir » ;
  • expliquer les causes de l'ineffectivité ;
  • identifier les effets non voulus d'une loi et les lois symboliques ;
  • analyser l'application de lois marocaines récentes.

4.1 Trois notions à distinguer

Une loi est adoptée, publiée au Bulletin officiel, entre en vigueur. Est-elle pour autant appliquée ? Atteint-elle son but ? La sociologie du droit distingue trois questions.

Définition — Effectivité : degré de conformité des comportements réels à la règle. Une règle est effective lorsque ses destinataires la respectent ou, à défaut, lorsque sa violation est effectivement sanctionnée.

Définition — Efficacité : capacité de la règle à atteindre les objectifs que le législateur lui assignait.

Définition — Efficience : rapport entre les résultats obtenus et les coûts de la règle (coûts de contrôle, coûts pour les destinataires).

Ces notions ne se recouvrent pas. Une règle peut être effective mais inefficace : les conducteurs respectent une limitation de vitesse, mais le nombre d'accidents ne baisse pas parce qu'il dépend surtout d'autres causes. Une règle peut être efficace mais peu effective : même mal respectée, une interdiction réduit un comportement par rapport à ce qu'il aurait été sans elle.

Il faut aussi distinguer l'effectivité de la validité : une loi ineffective reste valide tant qu'elle n'est pas abrogée ; la désuétude n'abroge pas une loi dans le système marocain.

4.2 Mesurer l'effectivité

Mesurer l'effectivité suppose de comparer le nombre de comportements conformes au nombre de situations où la règle devait s'appliquer. Plusieurs sources sont utilisées :

  • les statistiques administratives et judiciaires : nombre d'infractions constatées, de poursuites, de condamnations, d'autorisations demandées et accordées ;
  • les enquêtes auprès de la population : connaissance de la règle, déclaration de comportements ;
  • l'observation directe : comptage des conducteurs portant la ceinture à un carrefour, des commerces utilisant des sacs interdits ;
  • les enquêtes de victimation : on demande à un échantillon de la population s'il a été victime d'infractions, qu'il les ait déclarées ou non.

Les statistiques officielles ne mesurent que ce que les institutions voient. L'écart entre les infractions réellement commises et les infractions connues des autorités est appelé le chiffre noir. Il est élevé pour les infractions que les victimes ne déclarent pas (violences au sein du couple, harcèlement, petite corruption) et faible pour celles qui sont presque toujours déclarées (vols de véhicules assurés, homicides).

4.3 Les causes de l'ineffectivité

Cause Explication Exemple
Méconnaissance de la règle « Nul n'est censé ignorer la loi » est une fiction : beaucoup de personnes ne connaissent pas leurs droits ni leurs obligations Méconnaissance des droits des consommateurs (loi 31-08)
Inadaptation aux mœurs La règle heurte des pratiques ou des valeurs bien installées Persistance de mariages précoces malgré la règle des 18 ans
Insuffisance des contrôles Les autorités n'ont pas les moyens de vérifier le respect de la règle Contrôle des sacs plastiques sur les marchés informels
Faiblesse ou incertitude de la sanction La sanction est faible, rarement appliquée ou facile à éviter Infractions dont les amendes sont rarement recouvrées
Coût du respect Respecter la règle coûte cher ou n'est pas possible sans alternative Absence d'emballage de remplacement bon marché
Contradiction entre normes La règle de l'État contredit une coutume, une norme religieuse vécue ou une autre loi Coutumes de partage des terres collectives (chapitre 3)
Complexité La règle est trop technique ou trop changeante Fiscalité locale pour les petits commerçants
Exceptions trop larges L'exception prévue par le texte devient la pratique courante Autorisations judiciaires de mariage avant 18 ans

4.4 L'exemple de l'âge du mariage

Le Code de la famille de 2004 fixe l'âge de la capacité matrimoniale à 18 ans pour les deux sexes (article 19). Les articles 20 et 21 permettent au juge de la famille d'autoriser le mariage d'un mineur par une décision motivée, après avoir entendu les parents et ordonné une expertise médicale ou une enquête sociale.

L'exception devait rester rare. Or les rapports publics, notamment ceux de la Présidence du ministère public, ont fait apparaître des milliers de demandes chaque année, dont une large part acceptée, concernant surtout des jeunes filles en milieu rural. La règle des 18 ans est donc partiellement ineffective. Les explications avancées par les études combinent plusieurs causes du tableau : poids des normes familiales et sociales, pauvreté, déscolarisation, éloignement des services, pratique judiciaire qui accorde largement l'exception. Les mariages non enregistrés (par la seule fâtiha) forment un chiffre noir que les statistiques judiciaires ne voient pas.

Le cas montre qu'une règle peut être valide et clairement rédigée tout en restant ineffective, et que l'ineffectivité peut venir du texte lui-même (une exception mal encadrée) autant que de la société.

4.5 Les effets non voulus

Le sociologue Raymond Boudon (Effets pervers et ordre social, 1977) appelle effets pervers les conséquences non voulues qui résultent de l'agrégation de comportements individuels. En droit :

  • une protection trop forte d'une catégorie peut se retourner contre elle (un employeur hésite à recruter si le licenciement devient très coûteux) ;
  • une interdiction peut créer un marché noir ;
  • une formalité nouvelle peut pousser vers l'informel si elle est trop lourde ;
  • une loi peut déplacer un comportement plutôt que le supprimer.

4.6 L'ineffectivité voulue : les lois symboliques

Certaines lois sont adoptées en sachant qu'elles seront peu appliquées : leur fonction principale est symbolique ou pédagogique. Elles affirment une valeur, envoient un message, préparent une évolution des mœurs. Carbonnier parlait de lois « de proclamation ». La loi n'est pas inutile pour autant : elle fournit un point d'appui aux personnes qui veulent faire valoir leurs droits et aux associations qui militent pour son application. La loi 103-13 relative à la lutte contre les violences faites aux femmes (2018) a ainsi une double fonction : sanctionner et affirmer qu'un comportement autrefois toléré ne l'est plus.

4.7 Méthode : évaluer une loi

  1. Énoncer la règle et son objectif (exposé des motifs, débats parlementaires).
  2. Mesurer l'effectivité : quelles données ? quel chiffre noir ?
  3. Mesurer l'efficacité : l'objectif est-il atteint ? Comparer avant et après, ou entre régions.
  4. Expliquer les écarts par les causes de l'ineffectivité.
  5. Repérer les effets non voulus et proposer des pistes (information, contrôles, alternatives, réécriture de l'exception).

Les pièges à éviter

  • Confondre effectivité (comportements conformes) et efficacité (objectif atteint).
  • Croire qu'une loi ineffective est abrogée : elle reste valide.
  • Prendre les statistiques officielles pour la réalité : il faut tenir compte du chiffre noir.
  • Attribuer l'ineffectivité à une seule cause : elle en combine généralement plusieurs.
  • Considérer une loi symbolique comme inutile : elle affirme une valeur et sert de point d'appui.

Exercice 1 — Calculs et interprétation (données fictives)

Dans une région fictive, on dispose des données suivantes sur les demandes d'autorisation de mariage de mineurs déposées auprès des sections de la justice de la famille :

Année Demandes Autorisations accordées
Année 1 2 400 1 920
Année 2 2 000 1 400

Une enquête réalisée dans quelques douars de la région estime par ailleurs que, pour 100 mariages précoces autorisés, environ 20 unions précoces ont été célébrées sans acte, par la seule fâtiha.

  1. Calculez le taux d'acceptation pour chaque année et son évolution.
  2. Peut-on conclure que les mariages précoces ont diminué de 30 % ?
  3. Estimez le nombre total d'unions précoces pour l'année 2 en tenant compte du chiffre noir.
  4. Proposez trois explications de l'ineffectivité de la règle des 18 ans et deux pistes pour la rendre plus effective.
Voir le corrigé

1. Taux d'acceptation. Année 1 : 1 920 / 2 400 × 100 = 80 %. Année 2 : 1 400 / 2 000 × 100 = 70 %. Le taux baisse de 10 points. Le nombre de demandes baisse aussi : (2 000 − 2 400) / 2 400 × 100 = − 16,7 %.

2. Baisse de 30 % ? Le nombre d'autorisations passe de 1 920 à 1 400, soit (1 400 − 1 920) / 1 920 × 100 = − 27,1 %. Mais on ne peut pas conclure que les mariages précoces ont diminué d'autant : les statistiques judiciaires ne mesurent que les mariages autorisés. Une partie des familles dont la demande est refusée, ou qui ne la déposent pas, peut recourir à une union non enregistrée. La baisse des autorisations peut donc s'accompagner d'un déplacement vers l'informel (effet non voulu).

3. Estimation avec le chiffre noir. Pour 100 mariages autorisés, 20 unions non enregistrées : pour 1 400 autorisations, environ 1 400 × 20 / 100 = 280 unions sans acte. Total estimé : 1 400 + 280 = 1 680 unions précoces pour l'année 2. L'estimation est fragile : elle repose sur une enquête limitée à quelques douars, qu'il faudrait étendre.

4. Explications et pistes. Explications : normes familiales et sociales favorables au mariage précoce ; pauvreté et déscolarisation des jeunes filles ; exception légale trop largement accordée par la pratique judiciaire. Pistes : encadrer plus strictement l'exception (conditions et contrôle des motifs) ; agir sur les causes sociales (scolarisation, information des familles) ; améliorer l'enregistrement des unions pour réduire le chiffre noir.

Exercice 2 — Effective, efficace ?

Pour chaque situation, dites si la règle est effective et si elle est efficace : 1) presque tous les conducteurs portent la ceinture, et le nombre de tués baisse nettement ; 2) presque tous les commerçants affichent leurs prix, mais les consommateurs continuent d'être trompés sur la qualité ; 3) une interdiction est souvent violée, mais le comportement visé a tout de même diminué de moitié par rapport à la période antérieure.

Voir le corrigé
  1. Effective et efficace (si l'on peut attribuer la baisse à la règle, et non à d'autres causes comme l'amélioration des routes). 2) Effective (affichage respecté) mais peu efficace pour l'objectif plus large de protection du consommateur. 3) Peu effective, mais efficace en partie : la règle a réduit le comportement.

Exercice 3 — Chiffre noir

Une enquête de victimation menée auprès de 5 000 femmes indique que 900 ont subi des violences au cours de l'année, mais que 90 seulement ont déposé plainte. Calculez le taux de déclaration et commentez ce que les statistiques policières montrent et ne montrent pas.

Voir le corrigé

Taux de victimation : 900 / 5 000 = 18 %. Taux de déclaration : 90 / 900 = 10 %. Les statistiques policières ne verraient qu'une victime sur dix : le chiffre noir représente 90 % des faits. Une hausse des plaintes après une nouvelle loi peut donc traduire une meilleure déclaration (confiance, information, loi symbolique qui libère la parole) plutôt qu'une hausse des violences. Seules les enquêtes de victimation répétées permettent de trancher.

L'essentiel — Effectivité du droit

  • Effectivité : conformité des comportements à la règle ; efficacité : objectif atteint ; efficience : résultats rapportés aux coûts.
  • Une loi ineffective reste valide tant qu'elle n'est pas abrogée.
  • Mesure : statistiques administratives et judiciaires, enquêtes, observation, enquêtes de victimation.
  • Chiffre noir : écart entre les faits réels et les faits connus des autorités.
  • Causes de l'ineffectivité : méconnaissance, inadaptation aux mœurs, contrôles insuffisants, sanctions faibles, coût du respect, contradiction entre normes, complexité, exceptions trop larges.
  • Exemple : âge du mariage à 18 ans (article 19) et autorisations judiciaires (articles 20 et 21), mariages par la seule fâtiha.
  • Effets pervers (Boudon, 1977) : marché noir, informel, déplacement des comportements.
  • Lois symboliques ou de proclamation : affirmer une valeur, servir de point d'appui (loi 103-13 de 2018).
1L'effectivité d'une règle désigne :
2L'efficacité d'une loi mesure :
3Une loi ineffective :
4Le chiffre noir désigne :
5Les enquêtes de victimation interrogent :
6L'âge de la capacité matrimoniale fixé par le Code de la famille est prévu par l'article :
7La notion d'effets pervers est associée à :
8Une loi adoptée surtout pour affirmer une valeur est dite :
9La loi marocaine relative à la lutte contre les violences faites aux femmes est la loi :
10Quand l'exception prévue par la loi devient la pratique courante, la cause de l'ineffectivité tient :