Chapitre 8 · Semestre 5

Apprentissage automatique et aide à la décision

Intelligence Artificielle et Recherche Opérationnelle

Objectifs du chapitre — À la fin de ce chapitre, vous saurez :

  • définir l'apprentissage automatique et distinguer apprentissage supervisé, non supervisé et par renforcement ;
  • classer une observation par la méthode des k plus proches voisins ;
  • expliquer le principe d'un arbre de décision et du regroupement par k-moyennes ;
  • évaluer un modèle de classification : matrice de confusion, exactitude, précision, rappel, F1 ;
  • repérer le surapprentissage et les limites éthiques et pratiques de ces outils.

8.1 Qu'est-ce que l'apprentissage automatique ?

Définition — Apprentissage automatique (machine learning) : branche de l'intelligence artificielle dans laquelle un programme apprend une règle de décision à partir d'exemples (des données), au lieu que cette règle soit écrite à la main par un programmeur.

Une banque qui veut prédire le risque de défaut d'un emprunteur peut écrire des règles (« refuser si l'endettement dépasse 40 % ») ou laisser un algorithme les découvrir à partir de milliers de dossiers passés dont on connaît l'issue. Les usages en économie et en gestion sont nombreux : notation de crédit (scoring), détection de fraude, prévision de la demande, segmentation de la clientèle, recommandation de produits, tarification.

On distingue trois familles :

Famille Données Objectif Exemples de méthodes
Supervisé Exemples étiquetés (on connaît la bonne réponse) Prédire l'étiquette d'une nouvelle observation Régression, k plus proches voisins, arbres de décision, réseaux de neurones
Non supervisé Exemples sans étiquette Découvrir une structure (groupes, associations) k-moyennes, classification hiérarchique
Par renforcement Récompenses obtenues en agissant Apprendre une stratégie par essais et erreurs Jeux, robotique, gestion de stocks

En apprentissage supervisé, on parle de régression quand la variable à prédire est quantitative (prix d'un appartement, ventes du mois) et de classification quand elle est qualitative (défaut ou non, spam ou non). La régression linéaire du cours d'économétrie est ainsi la méthode d'apprentissage supervisé la plus ancienne.

8.2 Les k plus proches voisins (k-NN)

Méthode de classification très intuitive : pour classer une nouvelle observation, on cherche les $k$ observations connues les plus proches (en général au sens de la distance euclidienne) et l'on retient la classe majoritaire parmi elles.

$$d(x, y) = \sqrt{\sum_{j} (x_j - y_j)^2}$$

Deux précautions : choisir $k$ (souvent impair pour éviter les égalités) et normaliser les variables. Si l'une est exprimée en milliers de DH et l'autre en pourcentage, la variable aux plus grandes valeurs domine la distance ; on centre et réduit chaque variable (on retranche la moyenne et on divise par l'écart-type) avant de calculer les distances.

8.3 Les arbres de décision

Un arbre de décision pose une suite de questions simples (« revenu supérieur à 8 000 DH ? », « salarié ? ») qui découpent la population en groupes de plus en plus homogènes. Chaque feuille donne une prédiction. On choisit à chaque nœud la question qui réduit le plus l'impureté des groupes, mesurée par exemple par l'indice de Gini :

$$Gini = 1 - \sum_{c} p_c^2$$

où $p_c$ est la proportion de la classe $c$ dans le groupe (0 pour un groupe pur, 0,5 au maximum avec deux classes équilibrées). L'impureté après découpage est la moyenne des impuretés des sous-groupes, pondérée par leurs effectifs.

Les arbres sont lisibles : on peut expliquer une décision à un client ou à un régulateur. Leur défaut est leur instabilité ; les forêts aléatoires combinent des centaines d'arbres pour des prédictions plus fiables, au prix de la lisibilité.

8.4 Le regroupement par k-moyennes (k-means)

Méthode non supervisée pour partager $n$ observations en $k$ groupes homogènes, par exemple pour segmenter une clientèle :

  1. Choisir $k$ centres initiaux (au hasard ou parmi les observations).
  2. Affecter chaque observation au centre le plus proche.
  3. Recalculer chaque centre comme la moyenne des observations de son groupe.
  4. Répéter les étapes 2 et 3 jusqu'à ce que les groupes ne changent plus.

L'algorithme converge toujours, mais vers un résultat qui peut dépendre des centres initiaux : on le relance plusieurs fois. Le nombre de groupes $k$ est un choix de l'analyste.

8.5 Évaluer un modèle de classification

Un modèle s'évalue sur des données qu'il n'a pas vues : on sépare l'échantillon en une base d'apprentissage (par exemple 70 à 80 %) et une base de test. La matrice de confusion croise les classes réelles et prédites :

Prédit positif Prédit négatif
Réellement positif Vrais positifs (VP) Faux négatifs (FN)
Réellement négatif Faux positifs (FP) Vrais négatifs (VN)

$$\text{Exactitude} = \frac{VP + VN}{n} \qquad \text{Précision} = \frac{VP}{VP + FP} \qquad \text{Rappel} = \frac{VP}{VP + FN} \qquad F_1 = \frac{2 \times \text{Précision} \times \text{Rappel}}{\text{Précision} + \text{Rappel}}$$

  • La précision répond à : parmi les cas signalés, combien sont vrais ?
  • Le rappel (ou sensibilité) répond à : parmi les vrais cas, combien sont détectés ?

L'exactitude seule est trompeuse quand les classes sont déséquilibrées : si 2 % des transactions sont frauduleuses, un modèle qui déclare tout « normal » a une exactitude de 98 % et ne détecte aucune fraude.

8.6 Surapprentissage, données et éthique

Définition — Surapprentissage : un modèle trop complexe « apprend par cœur » les données d'apprentissage, bruit compris ; il est excellent sur ces données et médiocre sur des données nouvelles.

On le détecte en comparant les performances sur la base d'apprentissage et sur la base de test, et on le combat en simplifiant le modèle (élagage d'un arbre, choix de $k$) ou par validation croisée.

La qualité d'un modèle dépend d'abord de celle des données : un historique incomplet ou biaisé produit des décisions biaisées (un modèle de recrutement entraîné sur des embauches passées peut reproduire des discriminations). Au Maroc, la loi 09-08 relative à la protection des personnes physiques à l'égard du traitement des données à caractère personnel encadre la collecte et l'usage de ces données, sous le contrôle de la CNDP. Enfin, l'explicabilité compte : une banque doit pouvoir justifier un refus de crédit.

8.7 Méthode : construire et évaluer un modèle simple

  1. Définir la variable à prédire et le type de problème (classification, régression, regroupement).
  2. Préparer les données : variables pertinentes, valeurs manquantes, normalisation.
  3. Séparer apprentissage et test.
  4. Appliquer la méthode (k-NN, arbre, k-moyennes) et calculer les prédictions sur le test.
  5. Construire la matrice de confusion ; calculer exactitude, précision, rappel et F1.
  6. Comparer à un modèle naïf (toujours la classe majoritaire) et discuter des erreurs les plus coûteuses.

Les pièges à éviter

  • Évaluer un modèle sur les données qui ont servi à l'entraîner.
  • Juger un modèle sur la seule exactitude avec des classes déséquilibrées.
  • Calculer des distances sur des variables d'échelles très différentes sans les normaliser.
  • Confondre précision et rappel (les dénominateurs diffèrent : prédits positifs ou réels positifs).
  • Oublier que corrélation n'est pas causalité : un modèle prédictif n'explique pas forcément les mécanismes.

Exercice 1 — Notation de crédit dans une banque

Partie A. Une banque teste un modèle de prédiction du défaut de paiement sur 200 dossiers de crédit à la consommation dont l'issue est connue : 40 clients ont fait défaut, 160 ont remboursé. Le modèle a signalé 50 clients « à risque », dont 30 ont effectivement fait défaut.

  1. Construisez la matrice de confusion (positif = défaut).
  2. Calculez l'exactitude, la précision, le rappel et le score F1. Interprétez.
  3. Un modèle naïf prédit « remboursement » pour tout le monde. Calculez son exactitude et son rappel. Conclusion ?

Partie B. Six anciens clients sont décrits par leur revenu mensuel (milliers de DH) et leur taux d'endettement (%) :

Client Revenu Endettement Issue
C1 4 45 Défaut
C2 5 40 Défaut
C3 12 20 Remboursé
C4 9 30 Remboursé
C5 6 35 Défaut
C6 15 25 Remboursé

Un nouveau client a un revenu de 8 000 DH et un endettement de 33 %.

  1. Calculez sa distance à chaque client et classez-le par la méthode des k plus proches voisins avec $k = 1$ puis $k = 3$.
  2. Quelle précaution aurait-il fallu prendre avant de calculer les distances ?
Voir le corrigé

1) Matrice de confusion

Prédit défaut Prédit remboursement Total
Défaut réel VP = 30 FN = 10 40
Remboursement réel FP = 20 VN = 140 160
Total 50 150 200

2)

  • Exactitude $= (30 + 140)/200 = \mathbf{85\,\%}$ ;
  • Précision $= 30/50 = \mathbf{60\,\%}$ : 6 clients signalés sur 10 font réellement défaut ;
  • Rappel $= 30/40 = \mathbf{75\,\%}$ : le modèle détecte trois défauts sur quatre ;
  • $F_1 = 2 \times 0{,}6 \times 0{,}75 / 1{,}35 \approx \mathbf{0{,}667}$.

Les 10 faux négatifs sont des crédits accordés qui ne seront pas remboursés (perte directe) ; les 20 faux positifs sont de bons clients refusés (manque à gagner, mécontentement). La banque arbitre selon le coût de chaque erreur.

3) Modèle naïf : exactitude $= 160/200 = \mathbf{80\,\%}$, mais rappel $= 0/40 = \mathbf{0}$ : il ne détecte aucun défaut. L'exactitude ne suffit pas à juger un modèle quand les classes sont déséquilibrées ; le modèle testé apporte une vraie information.

4) Distances au nouveau client (8 ; 33) :

  • C1 : $\sqrt{4^2 + 12^2} \approx 12{,}65$ ; C2 : $\sqrt{3^2 + 7^2} \approx 7{,}62$ ; C3 : $\sqrt{4^2 + 13^2} \approx 13{,}60$ ;
  • C4 : $\sqrt{1^2 + 3^2} \approx 3{,}16$ ; C5 : $\sqrt{2^2 + 2^2} \approx 2{,}83$ ; C6 : $\sqrt{7^2 + 8^2} \approx 10{,}63$.

$k = 1$ : le plus proche est C5 (défaut) → défaut. $k = 3$ : C5 (défaut), C4 (remboursé), C2 (défaut) → 2 voix contre 1 → défaut. La banque devrait examiner ce dossier de près ou demander des garanties.

5) Il fallait normaliser les variables : l'endettement varie de 20 à 45 points alors que le revenu varie de 4 à 15, si bien que l'endettement pèse beaucoup plus dans la distance. En centrant-réduisant chaque variable, les deux critères compteraient à égalité ; le classement des voisins pourrait changer.

Exercice 2 — Segmenter des clients par k-moyennes

Six clients d'une enseigne sont décrits par (nombre de visites par mois ; panier moyen en centaines de DH) : P1 (2 ; 3), P2 (2 ; 4), P3 (4 ; 3), P4 (9 ; 8), P5 (10 ; 10), P6 (11 ; 9). On cherche deux groupes, avec P1 et P3 comme centres initiaux.

  1. Effectuez la première affectation et recalculez les centres.
  2. Poursuivez jusqu'à la stabilité. Décrivez les deux segments.
Voir le corrigé

1) P1 et P2 sont plus proches de P1 ; P3, P4, P5, P6 sont plus proches de P3 (par exemple P4 : distance $\sqrt{49 + 25} \approx 8{,}6$ à P1 contre $\sqrt{25 + 25} \approx 7{,}1$ à P3). Centres : $c_1 = (2 ; 3{,}5)$ ; $c_2 = ((4 + 9 + 10 + 11)/4 ; (3 + 8 + 10 + 9)/4) = (8{,}5 ; 7{,}5)$.

2) Nouvelle affectation : P3 est à $\sqrt{2^2 + 0{,}5^2} \approx 2{,}06$ de $c_1$ et à $\sqrt{4{,}5^2 + 4{,}5^2} \approx 6{,}36$ de $c_2$ : il change de groupe. Groupes {P1, P2, P3} et {P4, P5, P6} ; centres $(2{,}67 ; 3{,}33)$ et $(10 ; 9)$. Une nouvelle affectation ne change rien : l'algorithme est stable. Segment 1 : clients occasionnels à petit panier ; segment 2 : clients fidèles à gros panier (cible d'un programme de fidélité).

Exercice 3 — Choisir la première question d'un arbre

Sur 10 anciens emprunteurs, 4 ont fait défaut. Deux questions sont possibles :

  • « Salarié ? » : oui pour 6 clients (1 défaut), non pour 4 clients (3 défauts) ;
  • « Propriétaire de son logement ? » : oui pour 5 clients (2 défauts), non pour 5 clients (2 défauts).
  1. Calculez l'indice de Gini de l'ensemble.
  2. Calculez l'impureté pondérée après chaque question. Laquelle choisir ?
Voir le corrigé

1) $Gini = 1 - 0{,}4^2 - 0{,}6^2 = \mathbf{0{,}48}$.

2) « Salarié » : oui : $1 - (1/6)^2 - (5/6)^2 = 10/36 \approx 0{,}278$ ; non : $1 - (3/4)^2 - (1/4)^2 = 0{,}375$. Pondéré : $0{,}6 \times 0{,}278 + 0{,}4 \times 0{,}375 \approx \mathbf{0{,}317}$, soit un gain de $0{,}48 - 0{,}317 \approx 0{,}163$. « Propriétaire » : chaque groupe a 40 % de défauts, Gini $= 0{,}48$ dans chacun : gain nul. On choisit la question « Salarié ? », qui sépare le mieux les bons et les mauvais payeurs.

L'essentiel — Apprentissage automatique

  • Apprentissage automatique : la règle de décision est apprise à partir de données.
  • Supervisé (données étiquetées : régression, classification), non supervisé (regroupement), par renforcement (récompenses).
  • k-NN : classe majoritaire parmi les $k$ voisins les plus proches ; normaliser les variables.
  • Arbre de décision : questions successives ; impureté de Gini $1 - \sum p_c^2$ ; lisible mais instable (forêts aléatoires).
  • k-moyennes : affecter au centre le plus proche, recalculer les centres, répéter.
  • Évaluer sur une base de test ; matrice de confusion VP, FN, FP, VN.
  • Exactitude $(VP + VN)/n$ ; précision $VP/(VP + FP)$ ; rappel $VP/(VP + FN)$ ; $F_1$ = moyenne harmonique.
  • Classes déséquilibrées : l'exactitude est trompeuse ; comparer au modèle naïf.
  • Surapprentissage : bon en apprentissage, mauvais en test ; validation croisée ; données personnelles : loi 09-08, CNDP.
1L'apprentissage supervisé utilise :
2La segmentation d'une clientèle sans variable cible relève de :
3Prédire le prix d'un appartement est un problème de :
4Avant d'appliquer les k plus proches voisins, il faut généralement :
5L'indice de Gini d'un groupe parfaitement pur vaut :
6Dans l'algorithme des k-moyennes, après l'affectation des points :
7Le rappel d'un modèle de détection de fraude mesure :
8Avec 98 % de transactions normales, un modèle qui déclare tout normal a une exactitude de :
9Le surapprentissage se manifeste par :
10Au Maroc, la protection des données personnelles est régie par :

S'entraîner sur des sujets réels

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